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Pourquoi notre société est-elle de moins en moins violente ?

Et pourquoi alors avons-nous le sentiment inverse ?

C’est le fameux paradoxe de Tocqueville : « Plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qui en reste est perçu ou vécu comme insupportable. » Si un problème est moins grave qu’avant mais que sa représentation fait croire le contraire, alors c’est que l’on ne parle plus exactement du même problème.

D’abord, notre société supporte de moins en moins la violence, notre seuil de tolérance s’est écroulé ces vingt-cinq dernières années. Nous dénonçons aujourd’hui des choses largement tolérées jadis : les violences politiques, les bagarres entre jeunes et les violences policières, comme par ailleurs les violences conjugales et la pédophilie.

Ensuite, la violence est un terrain d’instrumentalisation politique et de spectacle médiatique.

Crier à l’insécurité permet de se poser en garant du retour à l’ordre, c’est un grand classique de la rhétorique électorale. Et puis la violence est un spectacle télévisuel, dopé par l’arrivée des chaînes d’information en continu.

La violence est un spectacle télévisuel, dopé par l’arrivée des chaînes d’information en continu…

1. La guerre

Jean-François Dortier : “Il y en a plus aujourd’hui à l’échelle de la planète, mais il y a des conflits armés, des guerres civiles comme au Yémen ou des conflits comme on en trouve
au Mali et le terrorisme peut être intégré dedans. À l’échelle de l’histoire, elle connaît
un déclin évident. La guerre était un régime normal des sociétés jusqu’à la Deuxième Guerre
 mondiale. Or, quand on mesure depuis la Deuxième Guerre mondiale, le nombre de personnes
qui meurent pour fait de guerre dans le monde, il ne cesse de diminuer.”

2. La violence d’État


Jean-François Dortier : “Là encore, on l’a oublié, mais il fut une époque, au XXème siècle,
 où des régimes pouvaient enfermer, tuer, museler leurs populations avec une brutalité extrême.
 Cela a été le cas au Cambodge, en Chine, en Russie, dans beaucoup de pays dictatoriaux.
 Si aujourd’hui, il y a encore de la répression policière, elle est sans commune mesure
 avec ce qu’elle a été, même si aux États-Unis, il y a par contre beaucoup de bavures policières.
 Des gens souffrent, mais il y a un déclin manifeste.”

3. La criminalité


Jean-François Dortier : “Les homicides par exemple, en France c’est 800 à 900 personnes
 qui meurent d’homicide depuis le début des années 2010. Au début des années 1990 c’était
 deux fois plus, dans les années 1960, c’était quatre fois plus, si on remonte encore dans
le passé, au XVIIIème siècle, c’était vingt fois plus. Il y a un déclin manifeste de la violence par homicide.”      

 

4. La violence domestique


Jean-François Dortier : “C’est un mot pudique pour parler des hommes qui battent et
 parfois tuent leur femme ou leurs enfants. C’est un phénomène paradoxal parce qu’on en a jamais
 autant parlé, on nel’a jamais autant condamné, mais ce n’est pas forcément le signe d’une
 augmentation du phénomène mais c’est peut être aussi le signe d’une sensibilité plus forte
 qui fait que ce qui était une chose quasiment évidente et un non-évènement il y a un demi-siècle,
 est devenu quelque chose d’intolérable aujourd’hui."

5. La violence verbale


Jean-François Dortier : “Il est très difficile de le mesurer. Par exemple, sur le harcèlement scolaire,
 qui est un fléau de toutes nos sociétés, on sait qu’il y en a un par classe pratiquement,
on n’a pas d'indicateur qui nous permet de dire qu’il y en avait moins ou plus il y a cinquante ans.
 Ce qui est sûr, c’est qu’il se voit plus, puisque maintenant on a les réseaux sociaux donc ça
leur donne une visibilité qu’ils n’avaient pas avant parce que par définition ils étaient tapis,
 ils étaient secrets, ils étaient dans l’intimité des foyers ou dans l’intimité des bandes.”

 

 

Dans ces catégories, la violence diminue, elle semble pourtant plus élevée aujourd'hui à l’égard
de certaines communautés...
Jean-François Dortier : “Il y a sans doute des évolutions contradictoires, si vous prenez par
exemple l’antisémitisme, on ne peut pas dire qu’il n’a jamais été aussi élevé parce que dans
les années 1930, c’était tellement courant. Peut-être par contre, il y a eu une évolution récente
 de certains actes antisémites en tout cas certains chiffres l’indiquent très nettement. Si vous
 prenez l’homophobie, c’est sans doute l’inverse. La société est devenue beaucoup plus tolérante
 à l’égard des homosexuels, les agressions homophobes ont sans doute diminué en nombre, comme il y a
 eu une époque où, s’attaquer à des arabes, c’était chose courante dans les villages et dans les villes.
 C’est devenu heureusement, beaucoup moins fréquent."

Comment expliquer que le sentiment de violence soit plus élevé que les statistiques ?
Jean-François Dortier : "C’est le paradoxe, nous sommes dans un monde globalement pacifié et on
a le sentiment qu’il est à feu et à sang. Pourquoi ? Une première raison d’abord c’est que les
médias en parlent beaucoup parce qu’ils sont fait pour ça. Les médias adorent les avions qui tombent,
adorent les tremblements de terre, adorent les inondations et puis les crimes parce que peut-être aussi
le public adore ça. Regardez le nombre de romans policiers, de séries policières, de jeux vidéos
qui parlent de la violence, nous sommes baignés dans un imaginaire de la violence, qui curieusement
est en paradoxe complet avec notre situation de gens ordinaires qui pour la plupart sommes des pacifiques.”

 

 

Certains politiques instrumentalisent-ils ce sentiment de violence ?
Jean-François Dortier : "Oui parce que c’est du pain bénit pour des politiques contestataires de
toutes formes, parce qu'utiliser soit la répression policière pour les uns comme moyen de mobilisation
 ou au contraire, des formes de mobilisation populaire comme étant le signe d’un chaos, c’est un moyen
 politique de pouvoir indiquer un danger, et rien n’est mieux que le danger dans la politique pour
proposer une solution nouvelle et une sortie du chaos.”

 

Estimation du taux d’homicides en Angleterre de 1200 à aujourd’hui

 

Taux d’homicides au Canada de 1901 à 2008 (taux par 100 000 habitants)

 

Site référence :  https://books.openedition.org/pum/6595?lang=fr

Ouvrage : La part de l'ange en nous.  steven pinker (voir Blog Ma vie sur la route)